Roofing Slate in the Middle Age

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L’ardoise de couverture en Anjou au Moyen Âge et à l’époque moderne : l’exemple de la chapelle de la commanderie de Saulgé (Luigné, Maine-et-Loire)

Slate roofing in Anjou from the Middle Ages to modern times: the example of the commandry chapel of Saulgé (Luigné, Maine-et-Loire)
Mittelalterliche und frühneuzeitliche Schieferdächer in Anjou: das Beispiel der Komtureikapelle von Saulgé (Luigné, Maine-et-Loire)

The study method set up to study the ancient slates was applied to the remains discovered in the vault loins of the chapel at the commandery of Saulgé. This approach, based on the acquisition of dimensional and morphological characteristics, made it possible to describe these roofing slates both in their shape and in the way they were laid. This information led to the restoration of a thick slate roofing fixed to the nail with blurred joints and decreasing thickness. Based on this information, it was possible to estimate the quantity of material used at more than 13,000 slates with a weight of almost 10 tones. These elements of the modern period were compared with the results of other ensembles from Angevin contexts between the 11th and 16th centuries to be placed in a longer perspective. All of these ensembles highlight, over the entire period concerned, the preferential consumption of second-rate roofing slate within the production area and within a radius of around 50 kilometres, while the better-quality products (finer and regular) remained reserved for long-distance trade.

L’ancienne province d’Anjou, correspondant peu ou prou à l’actuel département de Maine-et-Loire, est connue pour ses couvertures d’ardoises, chantées par Joachim du Bellay. C’est principalement à Angers, au centre du bassin d’extraction, que l’ardoise est utilisée très tôt en couverture. La proximité de la Loire et de plusieurs affluents importants favorisa sa diffusion. L’industrialisation de l’exploitation, stimulée au milieu du xixe siècle par l’arrivée du train, a accentué la standardisation, tant pour l’aspect que pour les formats. Pour les périodes antérieures, les études souffrent d’une absence de méthodologie pour étudier ce matériau, l’évolution de sa fabrication et de sa mise en œuvre. La découverte d’ardoises lors de fouilles archéologiques (niveaux de démolition) ou dans les reins de voûte de bâtiments nous a conduit à chercher les moyens de les caractériser et tenter ensuite de restituer leur mise en œuvre. C’est ainsi qu’un protocole d’étude a été élaboré et appliqué entre autres à un lot découvert dans les reins de voûte de la chapelle de la commanderie de Saulgé à Luigné1.

1. L’ardoise : définition et protocole d’étude

Il est préalablement nécessaire de s’interroger sur ce qu’est une ardoise de couverture. Une fine plaque de schiste n’est pas obligatoirement destinée à la couverture. Ainsi, on la retrouve dans les maçonneries comme insert coloré concourant au décor dans l’architecture de pierre ou de brique, en gabarit de taille et comme simple couvercle de pots. Le terme définit autant le matériau que le produit qui en est issu. Dans le Dictionnaire de géologie, ardoise est un synonyme de schiste ardoisier. Ce dernier est une roche sédimentaire à grain fin et homogène ayant subi un métamorphisme faible, à surface parfois satinée, noire, grise, violacée ; les variétés à débit régulier sont exploitées pour confectionner les ardoises. Le Trésor de la langue française informatisé reprend cette acception en précisant qu’il existe depuis le xiie siècle et serait issu du latin vulgaire ardesia, propre au nord de la France. Dans son Art de tirer des carrières la pierre d’ardoise, A.-D. Fougeroux de Bondaroy présente l’ardoise comme « une pierre qui se lève par feuilles ou par lames minces & qui sert à couvrir les toits : c’est une sorte de schiste ». P. Lebouteux et C. Le Pabic6 reprennent une définition similaire sans donner de critère d’épaisseur. Entre ardoise et lauze, la limite est floue, voire fluctuante. Le terme lauze, originaire du sud de la France, désigne des pierres dont l’épaisseur et la surface sont plus ou moins régulières, utilisées pour couvrir les bâtiments. Ce mode de couverture, qui emploie du schiste et d’autres roches comme des calcaires, prend l’appellation de lave en Bourgogne et dans l’est de la France. Il en ressort qu’une ardoise est globalement plus fine. Pourtant, une ardoise épaisse prendra facilement l’appellation de lauze en fonction de sa région de mise en œuvre et inversement. L’Encyclopédie des métiers souligne qu’« on établit parfois mal la différence entre certaines ardoises irrégulières dans leurs dimensions et moins fissibles et la lauze ». En Anjou, toutes les plaques de schiste utilisées en couverture sont désignées comme des ardoises. Il n’apparaît toutefois pas opportun de créer une frontière stricte entre ardoise et lauze, mais de les étudier avec la même approche pour décrire le matériau de couverture et sa mise en œuvre en tenant compte des contraintes liées à la nature pétrographique du matériau.

À l’image de ce qui se pratique pour de nombreux autres vestiges archéologiques, la première démarche consiste à mesurer sa longueur, sa largeur et son épaisseur après s’être assuré que les bords sont ceux d’origine. Il reste à en noter les caractéristiques et particularités de l’élément de couverture. Cela nécessite de connaître préalablement quelques notions sur la production et la mise en œuvre afin de cibler les informations essentielles, d’identifier des spécificités et de relever des procédés distincts. C’est d’autant plus important que certains détails et stigmates se prêtent à plusieurs interprétations possibles, entre lesquelles il n’est pas toujours possible de trancher. Sans volonté d’exhaustivité, nous allons rapidement présenter quelques étapes de la chaîne opératoire des ardoises angevines, de la production à la pose.

1.1. La fabrication

L’extraction, la fente et la taille décrites dès le xviiie siècle pour les exploitations d’Angers vont perdurer jusqu’à la mécanisation du xxe siècle. Ces processus ont été dépeints pour l’Anjou9 mais également pour la Bretagne10. En résumé, le bloc extrait de la carrière est débité en « repartons » puis en « quernons »11 proches de la taille de l’ardoise désirée. Le quernon est ensuite fendu au moyen d’un fin ciseau jusqu’à l’épaisseur souhaitée ; les meilleurs bancs d’Angers permettent l’obtention d’ardoises épaisses de 2,5 mm. Vient alors l’étape de la taille ou rondissage qui aura une signification importante pour nos études en donnant ses dimensions et sa forme à l’ardoise.

La plaque de schiste est posée sur l’enclume pour être taillée afin de lui donner son format définitif voire une forme particulière, par exemple en écaille. Mais, avant tout, cette retaille est destinée à créer, sur la face destinée à être exposée aux intempéries, un biseau formé d’épaufrures qui favorisera l’écoulement de l’eau. Cela va donc déterminer l’envers de l’endroit de l’ardoise pour le reste de notre discours (fig. 1).

Fig. 1 Luigné, chapelle de la commanderie de Saulgé, les deux faces d’une même ardoise ; le trou latéral est plus probablement dû à l’altération d’un nodule de pyrite caractéristique des ardoises d’Angers mais presque absent des meilleurs bancs.

Le haut de l’ardoise, nommé « chef de tête », n’est pas obligatoirement bordé de ces épaufrures. Lors de la pose, toute retaille en longueur ou en largeur tiendra compte du sens de l’ardoise. Après un éventuel traçage de la pointe du marteau, deux méthodes sont pratiquées. Une série de trous faits avec la pointe du marteau à partir de l’envers prépare la fracture ; la partie éliminée peut être éventuellement réemployée. Il en découle un bord marqué de petites encoches. La seconde technique consiste à poser la face supérieure sur l’enclume, alignée sur le bord à venir ; la découpe se fait avec le bord biseauté du manche du marteau. Les déchets qui en résultent sont constitués de petits éclats.

La taille aboutit à une ardoise rectangulaire dite à quatre cornières. Elle peut être aussi épaulée (fig. 2).

Fig. 2 Luigné, chapelle de la commanderie de Saulgé, ardoise avec plusieurs trous faits à partir de l’endroit pour enlever de l’épaisseur en complément des deux épaulements pour obtenir un meilleur appui.

Cette opération, qui vise à enlever un ou les deux angles supérieurs, répond à plusieurs objectifs : éliminer un angle trop épais, un bord irrégulier légèrement courbe ou favoriser l’appui de l’ardoise et éviter ainsi qu’elle « baille ». Cette étape peut être réalisée par le fendeur ou par le couvreur lors de la pose. La proportion d’ardoises épaulées dans un lot souligne soit une habitude de fabrication – cette opération est faite par défaut – soit une moindre qualité du « caillou ». Cette dernière caractéristique se signale généralement par une épaisseur assez forte des ardoises. La variation pétrographique du schiste peut provenir du gisement ou d’approvisionnements d’origines distinctes. Deux interprétations principales en découlent : une différence de coût pour des emplois sur des toitures distinctes, comme au château de Saumur en 1368, ou la volonté de créer des décors de toiture.

1.2. Modes de fixation

Le mode de fixation de l’ardoise sur le versant de la toiture va laisser des marques plus ou moins distinctes et significatives. Le crochet fait d’un fil recourbé – pour pincer le linteau et la base de l’ardoise – tel qu’il est connu et employé de nos jours est une invention récente. Après des essais dont la diffusion reste limitée – comme lors de la restauration du château de Pierrefonds en 1864 –, le premier brevet en fut déposé en 1874 par Bussérias. Toutefois, la découverte sur plusieurs sites angevins de crochets en S en fer associés à des ardoises permet d’attester ce mode de fixation dès la fin du xie siècle. Il s’agit d’un crochet de suspension accrochant l’ardoise par un trou subcirculaire d’assez fort diamètre au bord régularisé par usure dans la partie haute de l’ardoise. Ce procédé ne semble pas perdurer très longtemps. La technique médiévale, qui nécessite une préparation préalable du trou et un plaquage moins ajusté des ardoises en raison de l’irrégularité des fixations et des liteaux, s’oppose au procédé contemporain qui utilise un support aux dimensions standardisées et homogènes et une simple insertion de l’ardoise dans la pince sans percement.

La fixation au clou apparaît comme le système le plus courant. Il nécessite un perçage préalable de l’ardoise. Celui-ci s’effectue à partir de l’envers afin d’obtenir sur l’endroit un évasement permettant de loger la tête du clou. Le sens de percement du trou de fixation permet de les distinguer des autres. Si la norme française actuelle qui définit la mise en œuvre pour les couvertures en ardoise préconise la pose à deux clous, un rang sur deux ou tous les rangs suivant l’exposition aux intempéries, il ne semble pas que cela ait été le cas pour les couvertures anciennes. Dans les lots que nous avons pu étudier, la majorité des ardoises ne disposent que d’une perforation en tête. Pourtant, une part non négligeable d’ardoises présente plusieurs perforations. Les causes en sont diverses. Les ardoises posées en rives, en doublis à l’égout, sur les arêtiers ou en lignolet (fig. 3) sont généralement fixées, en raison de leur forte exposition au vent entre autres, par deux clous voire plus.

Fig. 3 Le lignolet simple du schéma peut être réalisé aussi bien avec des ardoises que des essentes en bois ; la photo prise du côté des vents dominants montre un lignolet fixé par des clous finalisants avec une pose liaisonnée au crochet.

Des trous surnuméraires, toujours percés à partir de l’envers, peuvent résulter d’une difficulté à utiliser le premier en raison d’un nœud dans le voligeage ou à sa localisation entre deux lattes. La pose d’un bardelis, par exemple pour protéger un chevron de rive, nécessite l’emploi de plusieurs clous non situés près du chef de tête pour fixer une ardoise verticale dont le bord suit la pente du toit.

L’entretien et la réparation ponctuelle de couvertures existantes se font par l’insertion d’ardoises et/ou par la reprise de la fixation. Dans les deux cas, le clou ne peut pas toujours être placé idéalement à proximité du chef de tête. Il est alors mis plus bas et vient parfois traverser l’ardoise sous-jacente. Il en découle un percement dans le bon sens à partir de l’envers pour l’ardoise supérieure, mais placé beaucoup plus bas. Il peut venir doubler une éventuelle fixation antérieure. Ce nouveau clou, placé trop bas, provoque une perforation, depuis l’endroit, de l’ardoise sous-jacente car le liteau ou la volige n’est pas directement accessible (fig. 4).

Fig. 4 Ardoises présentant de multiples trous réalisés pour enlever une bosse sur l’ardoise et trouver un meilleur point de fixation en évitant un nœud du voligeage lors de la restauration de la sacristie de la collégiale Saint-Martin d’Angers en 2004.

Enfin, la présence de plusieurs percements dans une ardoise peut être sans lien avec sa fixation. Quand les épaulements ne suffisent pas à éliminer une irrégularité, le percement de nombreux trous assez rapprochés pour bénéficier de l’éclatement évasé réduit localement l’épaisseur (fig. 2 et 4).

Dans le cas toujours possible de réemploi d’ardoises, lors de la dépose, soit le clou vient avec l’ardoise, laissant le trou en état, soit il reste fixé à la latte et agrandit le trou. Dans ce dernier cas, à la repose, un nouveau trou sera pratiqué à proximité de l’ancien mais l’ardoise ne sera pas retournée sur l’envers ni tête en bas car cela diminuerait l’étanchéité de la couverture. Il ne faut pas oublier qu’à l’occasion d’une repose, une ardoise peut faire l’objet d’une retaille plus ou moins complète. Il en découle qu’il reste délicat d’identifier les ardoises réemployées dans une toiture.

En Anjou, les clous retrouvés en association avec des ardoises dans les lots antérieurs sont tous assez similaires. Il s’agit de petits clous forgés à tête plate à tige quadrangulaire dont la longueur, voisine de 30 mm, est suffisante pour prendre en compte l’épaisseur de l’ardoise et celle des lattes. Dans les sources textuelles, les comptes distinguent fréquemment les clous à ardoises des clous à lattes.

Il ne faut pas négliger la pose à l’aide de chevilles. Comme pour la pose des tuiles, la cheville placée près du chef de tête de l’ardoise joue le rôle d’un crochet en venant se bloquer en suspension sur la latte. Ces chevilles ont entre 5 mm et 7 mm d’épaisseur. Cette technique est bien connue pour la Bretagne et le Cotentin où elle est restée un mode de pose traditionnel qui perdure encore grâce à quelques restaurations. Cette pose à la cheville est parfois renforcée par un mortier de chaux ou de terre pour assurer une meilleure résistance au vent. Sur des pentes assez faibles, des poses uniquement au mortier ont été pratiquées comme dans les Ardennes. Dans tous ces cas, l’utilisation de chevilles peut être ponctuellement renforcée ou complétée par des clous comme lors de la pose d’une ardoise au droit d’un chevron ou en rive. Cette pratique, qui n’est pas encore attestée archéologiquement en Anjou, apparaît dans les sources dès le xive siècle. En présence d’ardoises de dimensions similaires, la pose aboutit à des pureaux identiques et à un alignement des joints un rang sur deux dans le sens des versants. On parle alors de pose liaisonnée. En revanche, si les largeurs des ardoises sont variées, les joints verticaux se décalent de rang en rang : on parvient à une pose à joints brouillés.

1.3. Les formes particulières et les décors

Des formes spécifiques d’ardoises en relation avec des traditions anciennes existent, telles les ardoises en écaille découvertes en Bretagne sur le site de la Garenne au Hézo, celles de forme ogivale dans la région du Massif Central, ou encore celles à bord courbe de part et d’autre du Rhin (couverture en schuppen). Hors de ces contextes, des ardoises de forme particulière peuvent se rencontrer au sein d’un lot d’ardoises rectangulaires. Pour réaliser l’arête d’une croupe ou d’une noue à la rencontre de deux versants, il est nécessaire de tailler des pièces trapézoïdales. Pour l’arêtier, une à trois ardoises dont les bords longitudinaux ne sont pas perpendiculaires au chef de base sont utilisées ; le chef de tête correspond au côté étroit. Ce sont les approches qui forment une transition entre la couverture du versant et l’arête. Leur identification au sein d’un lot permet d’une part d’assurer l’existence d’une croupe sur toiture et, d’autre part, par le nombre d’approches, de connaître le niveau de maîtrise du couvreur. En l’état, cette pratique qui souligne une « belle toiture » est connue par les traités, mais l’histoire de son apparition et sa diffusion restent à écrire. À l’inverse, pour constituer le « tranchis » d’une noue, les trous seront proches de la plus grande largeur. La noue proprement dite est habituellement réalisée avec des ardoises étroites appelées des fendis. Il sera difficile de les différencier des « sautons », ardoises étroites qui servent à éviter l’alignement de liaisons sur des rangs successifs.

D’autres ardoises spécifiques se rencontrent en rive ou dans le faîtage. L’étanchéité au sommet du toit peut être assurée de diverses manières : avec un lignolet, un joint de mortier, un rang de tuiles creuses ou du métal. Le lignolet est fait d’ardoises qui débordent au-dessus de la ligne de faîtage à l’opposé du versant soumis aux pluies dominantes. Dans certains cas, comme en Bretagne, le débord est sur les deux versants. Pour réaliser ce croisement, des entailles profondes d’environ un quart de la largeur de l’ardoise sont pratiquées sur les bords latéraux. Des décors peuvent s’y ajouter, tant sur le débord de toiture que sur le rang sous la ligne de faîtage. Il en est de même à l’égout. Sur les rampants, des décors résultant de l’association d’ardoises découpées, bien connus pour les deux derniers siècles, restent à déceler pour des périodes antérieures. Toujours dans le registre du décor, la variation pétrographique au sein d’un bassin d’extraction ou en utilisant des ardoises de provenances différentes peut conduire à la création de motifs sur la toiture.

1.4. Le pureau

Pour les ardoises récentes de dimension identiques mises en œuvre avec une pose liaisonnée, le pureau – partie visible de l’ardoise après la mise en place – est proportionnel à la pente du toit. Cette valeur, codifiée depuis les travaux d’A. Brandilly, a été depuis affinée. Elle résulte, de nos jours, de la division par deux de la longueur de l’ardoise diminuée de la « sécurité » (partie supérieure de l’ardoise devant rester sèche). Dans le cas d’une pose à pureau décroissant, lié à l’emploi d’ardoises de longueurs différentes, il varie en fonction de la longueur de l’ardoise et décroît donc progressivement du bas vers le haut. Les exemples préservés essentiellement dans l’architecture vernaculaire se caractérisent par la sélection des ardoises les plus grandes à l’égout et les plus petites au faîtage. Il est donc variable en fonction de leur situation sur le versant. Des observations menées sur une ancienne couverture à pureau décroissant de la Baumerie à Contigné mettaient en évidence une réduction du pureau non pas progressive mais par étapes. L’emploi d’ardoises variant tant en largeur qu’en longueur produit une pose à joints brouillés et pureau décroissant.

En contexte archéologique, le pureau peut en effet se reconnaître par une légère différence de teinte, une altération distincte et partielle de la face supérieure, voire une légère ligne gravée ayant pu servir de repère au couvreur. Pour l’apprécier, il faut le rapporter à la longueur de l’ardoise. En effet, dans une pose classique, il est proche du tiers de la longueur, mais il peut être plus petit dans une pose sur une faible pente ou, à l’inverse, plus grand lors d’une pose « économique » sur une forte pente. Dans le cas d’un bardage vertical, le pureau est hors de proportion avec des recouvrements inférieurs au quart de la longueur de l’ardoise, sachant que les autres caractéristiques ne différeront pas significativement.

1.5. Le support

Des vestiges du support de la couverture sont généralement bien conservés dans les reins de voûte (et plus exceptionnellement en contexte stratigraphique). Pour l’ardoise, il peut s’agir de lattes de bois fendus, de voliges ou de liteaux. Ainsi, quelques fragments coincés sur des charpentes anciennes – par exemple celles des années 1463-1467 du château de Baugé – montrent l’usage de lattes de chêne obtenues par la fente de jeunes troncs. Il en découle des sections trapézoïdales dont l’épaisseur maximale est voisine de 1 cm pour des largeurs proches de 4-5 cm. Les longueurs ne semblent pas dépasser l’entraxe de deux chevrons soit autour de 1,2 m. Au xviiie siècle, la couverture d’ardoise est posée au clou sur des voliges de peuplier non délignées obtenues par sciage manuel, cette technique vient remplacer l’usage du liteau de chêne fendu en Anjou, comme sur le bras nord du transept de la cathédrale d’Angers dont la charpente est refaite en 1786d (fig. 5).

Fig. 5 Angers, cathédrale d’Angers, comble du bras sud du transept, vestiges de la couverture mise en place en 1786 et fossilisée lors des reprises du chéneau et des coyaux entre 1892-1896.

Les planches sont épaisses de 10 à 15 mm et il subsiste des espaces plus ou moins larges en fonction de l’irrégularité de leur bord. Cela restera le support privilégié jusqu’à l’arrivée du crochet de couverture associé aux liteaux de peuplier ou de conifère de section homogène. Cette homogénéité facilite la pose au crochet permettant d’anticiper le percement du trou. Au contraire, la relative irrégularité du support oblige un positionnement du clou au coup par coup voire un repositionnement avec le perçage d’un ou plusieurs trous supplémentaires.

1.6. Méthodologie d’étude

Les caractéristiques qui précèdent amènent à effectuer différentes observations en vue de l’étude d’un lot d’ardoises en contexte archéologique. Elle n’est d’ailleurs possible que lorsque l’on dispose d’un nombre significatif d’éléments conservant au moins une largeur ou une longueur. La mesure maximale de la longueur (mm), de la largeur (mm) et de l’épaisseur (1/10 mm) amène à définir le volume capable. Ces données vont permettre de caractériser la variabilité du lot. La masse (g) permettra de définir le poids de la couverture au m² de surface de toiture en tenant compte du recouvrement. Le taux d’épaulement caractérise l’irrégularité du matériau mais aussi les pratiques. Le comptage du nombre de trous doit tenir compte du sens de perçage pour distinguer ceux servant à la pose. La forme du trou et surtout de ses bords est un moyen de caractériser les modes de fixation au-delà des seuls vestiges associés. La distance au chef de tête permet de voir si le couvreur est conscient des problèmes d’infiltration par capillarité sur la préservation du système d’accroche. La recherche du pureau, dont les traces peuvent disparaître lors du lavage, est un point important pour caractériser le mode de pose. Et, bien sûr, les variations pétrographiques macroscopiques ne sont pas à négliger. Au-delà, toute forme particulière est à prendre en considération. L’exemple qui va suivre est l’application de ce protocole.

 

2. La chapelle de la commanderie de Saulgé à Huillé

2.1. Le site

La commanderie de Saulgé est mentionnée pour la première fois en 1252, mais la date de fondation reste inconnue. Son origine a suscité débats et contradictions dans l’historiographie locale. Les études récentes montrent qu’elle n’est pas mentionnée parmi les commanderies et dépendances dévolues aux hospitaliers en Anjou après la dissolution de l’ordre du Temple. L’ordre des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem comporte, en 1373, douze commanderies en Anjou, plus ces dépendances dont fait partie Saulgé. Le site est implanté à distance des deux centres paroissiaux de Saulgé-l’Hôpital et Luigné, sur le bord de l’ancienne route d’Angers à Poitiers. Il subsiste actuellement, outre la chapelle sur laquelle nous reviendrons, un logis de la fin du Moyen Âge et quelques dépendances tardives. Un plan du xviiie siècle figure un enclos dont les grandes lignes sont encore présentes dans le paysage, la chapelle en bordure de la route et un ensemble de bâtiments au sud dessinent une cour joignant à l’ouest le logis.

La chapelle est un édifice rectangulaire cantonné de puissants contreforts plats (fig. 6).

Fig. 6 Luigné, façade ouest de la chapelle de la commanderie de Saulgé avant restauration.

L’intérieur comporte trois travées de voûtement de style gothique de l’ouest. De simples baies en plein cintre sans remplage éclairent l’ensemble. La sculpture aux retombées des liernes et sur des colonnettes s’accorde avec la modénature des ogives pour dater l’ensemble du premier tiers du xiiie siècle. Cette chapelle se distingue par la présence de trois portes dans la travée occidentale ; une porte à l’ouest, une deuxième ouvrant au nord vers la route et enfin la troisième au sud. À l’occasion d’une campagne de restauration des parements extérieurs de la chapelle en 2012, une étude du bâti put être réalisée40. Un accès au comble ouvert à cette occasion permit d’examiner les parements intérieurs ainsi que la charpente et de réaliser un rapide sondage dans un rein de voûte entre la deuxième et la troisième travée sous le versant nord.

Le domaine vendu comme bien national devient une simple exploitation agricole. La chapelle, transformée en écurie, fait l’objet entre 1860 et 1862 d’une restauration avant une réaffectation au culte. Le site est légué, en 1892, à la congrégation des Augustines d’Angers qui a assuré des travaux d’entretien avant le programme de restauration de la chapelle, qui a débuté en 2012.

2.2. La charpente

Le comble à deux versants inclinés de 53° est limité par deux pignons découverts (fig. 7).

Fig. 7 Luigné, chapelle de la commanderie de Saulgé, ferme principale et secondaire avec la coupe longitudinale de la travée centrale.

La charpente à chevrons-porteurs est constituée de quatre fermes principales se superposant à celles du voûtement. La ferme principale, composée d’un couple de chevrons reliés à la base par un entrait, est raidie par un faux entrait à mi-hauteur. Des jambettes et des aisseliers viennent conforter la ferme en dessinant un intrados courbe. Une suspente assemblée à mi-bois au faux entrait tente de soulager le poinçon en son milieu. L’assemblage à simple embrèvement largement utilisé dans le réseau secondaire est renforcé d’une cheville traversante depuis l’extérieur. Le marquage homogène progresse d’ouest en est par travée avec une latéralisation se manifestant par une différence de formes et/ou de l’outil utilisé (ciseau et hache). Les fermes secondaires, au nombre de cinq par travée, sont une déclinaison de la ferme principale. Il n’y a pas de contreventement longitudinal et seul le voligeage peut remplir alors cette fonction avec l’effet de voile qui assure un maintien par le réseau de lattes clouées. L’ensemble est constitué de chênes à feuillage caduc (Qeurcus sp.) équarris à la hache et mis en œuvre sous forme de bois de brin.

La chronologie relative établit que le levage de la structure est postérieur au voûtement de pierre mais antérieur aux pignons. La datation par dendrochronologie des chênes n’a pas abouti car la chronologie du site issue de la mesure des 12 échantillons ne fait que 32 années. Cette moyenne de site, en dessous de 80 cernes, peut être positionnée à différentes dates des référentiels sans qu’un choix objectif soit possible. Seules les comparaisons typologiques avec des exemples régionaux autorisent à proposer une datation. Les fermes avec suspentes sans contreventement longitudinal sont attestées dès le milieu du xiie siècle. Toutefois, si l’assemblage à mi-bois ainsi que l’absence de contreventement perdurent jusqu’à la fin du xiiie siècle, la présence d’embrèvement simple conduit à proposer une datation dans la première moitié de ce siècle.

2.3. Le lattis

Les 36 fragments de lattis recueillis avec les ardoises sont en chêne (Quercus sp.). Seuls cinq d’entre eux présentaient une longueur complète qui varie entre 76 cm et 120,5 cm. Hormis le plus long, les autres mesurent entre 76 cm et 87,5 cm. Ces dernières mesures sont assez voisines de l’entraxe moyen des chevrons (79,3 cm) ; un biais de conservation et le faible effectif limitent la pertinence de ces valeurs. Les extrémités sont soit tronçonnées à la hache par un coup franc perpendiculaire, soit amincies par de grands enlèvements (fig. 8). Ces amincissements permettent une superposition des abouts de deux lattes pour créer une continuité sans surépaisseur comme deux fragments encore joints le confirment.

Fig. 8 Luigné, chapelle de la commanderie de Saulgé, trois lattes complètes retrouvées dans les reins de voûte.

La largeur moyenne des lattis, de 49,4 mm, masque une grande variation (entre 31 mm et 59 mm). Sur les plus grands éléments, la largeur apparaît également variable, atteignant 12 mm sur un même échantillon. Les épaisseurs oscillent aussi entre 6 mm et 18,5 mm avec une moyenne de 10,5 mm. De même que pour les largeurs, cette épaisseur est loin d’être constante, tant sur un même bord longitudinal que d’un bord à l’autre. Cette irrégularité dans le sens de la longueur peut atteindre 5 mm. Mais le point le plus intéressant est une différence systématique entre les deux bords. L’épaisseur transversale varie en moyenne de 4,6 mm ; de 1 mm pour l’exemple le plus régulier à un maximum de 13 mm. Cela se traduit par une section trapézoïdale plus ou moins marquée dont on ne sait pas si, ici, elle a été mise à profit pour la pose des ardoises. Cela démontre que le lattis est issu de la fente de gaules de chêne d’assez faible section.

2.4. Les ardoises

Les ardoises ramassées au creux des reins de voûte ont été sélectionnées sur place en fonction de leur état de préservation ; c’est-à-dire qu’une largeur et/ou une longueur étaient assurées. L’échantillon, rapidement acquis, ne représente qu’une ponction du matériel disponible ; le reste était encore en place en 2014. C’est donc un effectif de 367 éléments qui a pu faire l’objet d’un examen attentif. Outre les mesures destinées à caractériser chaque individu, l’aspect macroscopique, la longueur du pureau, le nombre de trous, leur répartition et leur sens, la présence d’un ou deux épaulements constituent l’ensemble des données acquises.

Il est très vite apparu que deux natures de schiste ardoisier composaient cet échantillon. Le premier ensemble de 145 éléments se caractérise par une teinte gris-bleuté présentant des taches d’oxyde de fer sur sa surface, souvent pulvérulente. Le second groupe comprenant 213 éléments est d’une couleur bleu foncé sans nuance avec une surface dépourvue de tache de rouille et ce schiste rend un son plus clair. Outre la teinte et l’aspect de surface, une autre caractéristique renforce cette discrimination : les ardoises sombres sont globalement plus fines avec une moyenne de 5,2 mm contre 8,7 mm pour les ardoises tachées. L’épaisseur ne permet pas à elle seule un classement dans l’un des deux groupes en raison d’un large chevauchement des amplitudes. Ainsi les ardoises sombres ont des épaisseurs variant entre 2 mm et 8 mm contre 4 mm à 20 mm pour les ardoises tachées d’oxyde de fer (fig. 9).

Fig. 9 Luigné, chapelle de la commanderie de Saulgé, histogrammes de répartition des épaisseurs des ardoises retrouvées dans les reins de voûte, pour la totalité et pour chacun des deux groupes.

Pour simplifier, nous distinguerons les ardoises « tachées » des ardoises « sombres » constituant le second lot. Après la description des principales caractéristiques, nous prolongerons notre réflexion par une restitution de la couverture ancienne.

L’ensemble des longueurs présente une forte dispersion, entre 166 mm et 438 mm (fig. 10, 11 et 12), mais la majorité se situe entre 260 mm et 350 mm et les grands éléments sont peu nombreux. Les ardoises tachées ont une répartition similaire à l’image du total tandis que les ardoises sombres montrent une moindre dispersion avec presque aucun élément de grande longueur. Les largeurs montrent une grande variabilité, entre 69 mm et 244 mm (fig. 10 et 11). À l’inverse des longueurs, c’est le lot d’ardoises tachées qui présente la moindre dispersion. Les ardoises sombres sont globalement plus larges.

Fig. 10 Luigné, chapelle de la commanderie de Saulgé, tableau de synthèse des mesures prises sur les ardoises.

Fig. 11 Luigné, chapelle de la commanderie de Saulgé, histogrammes de répartition des longueurs et des largeurs des ardoises retrouvées dans les reins de voûte.

Fig. 12 Luigné, chapelle de la commanderie de Saulgé, répartition des pureaux en fonction de la longueur des ardoises retrouvées dans les reins de voûte.

La masse moyenne présente une grande différence entre les deux groupes : 752 g pour une ardoise tachée contre seulement 467 g pour une ardoise sombre. Cette caractéristique est, avant tout, influencée par l’épaisseur car la surface moyenne est similaire entre les deux groupes. Les ardoises sombres, d’un format tendant plus vers le carré, sont majoritairement plus fines et donc d’un moindre poids.

La proportion d’un ou deux épaulements au chef de tête (54,8 %) caractérise également la forme de ces ardoises avec une nette différence entre les deux groupes. Seules 33,8 % des ardoises tachées présentent des épaulements (dont 13,5 % avec deux épaulements), contre 69 % pour les ardoises sombres (dont 43,5 % avec deux épaulements). Cette pratique répond à trois objectifs principaux. Premièrement, l’épaulement peut servir à désigner le chef de tête quand l’ardoise présente une extrémité plus fine. C’est alors généralement le fait du fendeur d’ardoise. Deuxièmement, l’épaulement peut servir à supprimer une irrégularité (surépaisseur, relief…) qui gêne pour assurer l’étanchéité ou un meilleur appui. Ce traitement peut être le fait du fendeur comme celui du couvreur. Enfin, lors de réparations de la toiture, le couvreur peut en réaliser pour faciliter l’insertion au sein de l’existant. La forte proportion d’épaulements au sein du groupe d’ardoises sombres peut se justifier ainsi.

Les pureaux de ces ardoises, conservées ici dans un milieu sec, se distinguent par une différence d’aspect de surface (couleur, altération, etc.) et la présence de lichens. Il est ainsi possible de mesurer cette caractéristique (fig. 10). Le pureau montre une assez large amplitude comprise entre 60 mm et 146 mm. Toutefois, si l’on regarde son rapport avec la longueur, la dispersion est moindre. Il représente, pour une forte majorité, une surface légèrement supérieure au tiers de celle de l’ardoise. L’absence de différences notables entre les groupes d’ardoises suggère une mise en œuvre similaire. Des valeurs comparables ont été relevées sur d’autres lots issus des fouilles au sein de l’abbaye de Fontevraud ou des reins de voûte de l’abbaye de Notre-Dame du Ronceray à Angers.

Tous les éléments présents indiquent une pose au clou sur lattis de chêne. En effet, les fragments de clous conservés en place, soit dans les lattes, soit dans les ardoises sont tous en fer forgé avec une tête plate subcirculaire et une tige quadrangulaire. Les quelques longueurs ayant pu être mesurées sont comprises entre 24 mm et 37 mm avec une moyenne de 30 mm (fig. 13). Cette fixation se fait en partie supérieure de l’ardoise dans la zone potentiellement sèche dite de « sécurité ». Le nombre de trous pouvant recevoir des clous atteint un maximum de 14 avec une moyenne supérieure à 3. Or, la prise en compte des seuls percements pratiqués depuis l’envers des ardoises relativise largement les premières valeurs : les percements uniques représentent presque la moitié des cas (45 %) contre respectivement 27 % et 22 % pour deux et trois trous. Seules quelques ardoises montrent plus de percements. Par ailleurs, quelques ardoises présentent de nombreux trous faits à partir de l’endroit. Ils sont généralement disposés par groupes, pour réduire ponctuellement l’épaisseur en bénéficiant de l’évasement du percement. Enfin, des percements supplémentaires proviennent de réparations soit par rajout de clous à l’existant, soit lors de la réinsertion d’ardoises comme cela a pu être constaté, quand la fixation d’une ardoise sombre traversait également une seconde ardoise.

Fig. 13 Luigné, chapelle de la commanderie de Saulgé, deux clous retrouvés associés à des ardoises.

2.5. Datation et caractéristiques de la couverture

Nous disposons de peu d’éléments pour dater ces ardoises. Les deux types appartiennent à la même couverture qui est déposée en 1961 alors que son état sanitaire ne permet plus un simple entretien mais nécessite une réfection totale. Or, dans ce lot, il est apparu que quelques ardoises sombres étaient encore clouées sur des ardoises tachées. Donc, le lot d’ardoises sombres est lié à un remaillage ancien de la toiture. La date de cette reprise n’est pas connue, mais il est tentant de la rapprocher de la remise en état de la chapelle dans les années 1860-1870. Le lot d’ardoises tachées est donc antérieur. Si la durée de vie d’une couverture au crochet (ni galvanisé, ni en acier inoxydable) est voisine de 50 ans, la pose au clou est plus durable. P.-A. Lablaude donne une durée de 70 ans pour une couverture courante en ardoises. Je prendrais l’exemple d’un bâtiment à la couverture d’ardoises fines posées au clou en 1897 : en 2010, les ardoises étaient presque toutes en place mais présentaient de nombreuses faiblesses et surtout les clous étaient totalement oxydés. La restauration des couvertures du transept de la cathédrale d’Angers en 2004-2005, due avant tout à des désordres dans la charpente, concernait une couverture réalisée entre 1890 et 1895. Sans ces problèmes de structure, cette couverture aurait pu persister encore plusieurs années. La grande surface de toiture et l’accessibilité aux couvertures de l’hôpital Saint-Jean d’Angers ont très probablement conduit à en retarder la réfection au maximum ; les textes suggèrent une reprise complète des couvertures tous les 250 ans. Il ne faut toutefois pas oublier l’entretien qui permet de faire durer une couverture. Les comptes de la cathédrale d’Angers soulignent la fréquence de réparations ponctuelles. Une durée de vie de 150 ans pour une couverture d’ardoises épaisses posées au clou ne semble pas aberrante. La couverture en place avec des ardoises tachées aurait donc pu être mise en place à la fin du xviie siècle ou au début du xviiie siècle, tandis que les ardoises sombres appartiendraient à une remise en état des années 1860.

Les dimensions des ardoises sont variables tant en largeur qu’en longueur, avec une tendance vers une forme allongée des ardoises tachées. L’épaisseur de ces dernières est voisine de 9 mm. Ces caractéristiques, montrant une forte variabilité dimensionnelle avec des pureaux représentant environ le tiers de la longueur, permettent de restituer une mise en œuvre pour une couverture à pureau décroissant et joints brouillés sur des versants inclinés à 53°. La fixation au clou se fait sur des lattes de chêne obtenues par fendage.

Les ardoises que nous venons de caractériser se rapprochent du type dit « poil gros » décrit anciennement sans pouvoir rejeter la désignation de « poil roux » (fig. 14). Leur provenance potentielle la plus proche se situe à Juigné-sur-Loire dont les exploitations ne sont distantes que de 15 km. Il faut juste traverser la Loire pour atteindre les grands gisements de Trélazé, distants d’à peine 20 km en traversant la Loire.

Fig. 14 Angers, abbatiale Notre-Dame du Ronceray, exemple d’ardoise dite « poil roux » ou « poil taché » provenant d’un lot d’ardoise de la fin du xie siècle.

Les données acquises permettent de procéder à l’estimation de la quantité de matériau nécessaire à la couverture de cette chapelle. Avec une longueur de rampant de 6,35 m et de 15,85 m pour le faîtage, c’est une surface de 201,3 m² qu’il faut couvrir. La pose dite tiercée a nécessité autour de 13 200 ardoises soit en moyenne plus de 65 ardoises au mètre carré. Ce nombre est presque identique quel que soit le type d’ardoise employé sur ce site. C’est un peu différent pour la masse, car le type taché est un peu plus épais. Cela représente un poids proche de 9,9 tonnes d’ardoises en place soit une charge de 49,1 kg/m². En prolongeant notre réflexion, nous pouvons estimer les contraintes de transport sur la base d’un transport d’une tonne par charrette, en tenant compte de pertes aux cours des différentes manipulations, soit plus d’un millier d’ardoises à chaque fois. Il a fallu au minimum une dizaine de voyages pour réaliser l’approvisionnement de ce chantier de couverture.

Conclusion

Ces mesures et estimations faites à propos de la couverture de la chapelle de la Commanderie de Saulgé restent, en l’état, difficilement comparables avec celles d’autres sites, pour lesquels nous disposons d’informations soit sur la charpente ancienne, soit sur les ardoises, mais rarement sur les deux ensembles. De plus, l’effectif relativement faible analysé ici demanderait un échantillonnage complémentaire pour conforter les valeurs et affiner les estimations proposées. De même, il serait important de procéder à une exploration plus approfondie des reins de voûte pour rechercher des matériaux de couverture plus anciens : ardoises ou autres. En effet, rien ne permet de présumer du matériau de couverture originel.

La méthodologie appliquée à ce lot d’ardoises de la commanderie de Saulgé permet de conforter l’évolution des couvertures en Anjou et de la prolonger durant l’époque moderne. Il est ainsi possible de restituer une couverture d’ardoises épaisses fixées au clou à joint brouillé et à pureau décroissant. L’appréciation du nombre de plus de 13 000 ardoises pour une masse de près de 10 tonnes à transporter, sans compter les éventuelles pertes liées aux différentes manipulations, permettent d’approcher l’économie du chantier. Les caractéristiques relevées sur ce lot ont déjà été observées pour d’autres ensembles d’ardoises issus de sites archéologiques angevins jusqu’à la fin de l’époque moderne. Ainsi dès la fin du xie siècle, l’abbaye du Ronceray d’Angers était couverte d’ardoises épaisses fixées par des crochets. Ce mode de pose va disparaître au profit d’une fixation au clou. Les ensembles issus des fouilles de l’abbaye de Fontevraud se caractérisent par l’emploi d’ardoises épaisses, de taille variable et fixées majoritairement par un clou tant au bas Moyen Âge qu’au début de l’époque moderne. Le lot le plus ancien issu des combles de la chapelle de la commanderie de Saulgé correspond à ces ardoises avec des traces d’oxydes de fer qualifiées de « poil taché », que le Dictionnaire universel de commerce par J. Savary des Bruslons édité en 1763 désigne comme « de moindre qualité » et dont il rapporte qu’elle « se débite ordinairement pour les pays du Maine […] et le bas de la rivière de Loire ». C’est donc une ardoise employée à proximité des gisements. Au début du xixe siècle, le coût à l’achat du millier d’ardoises de ce type représente 70 % du prix de l’ardoise de première qualité ; le coût de celles appelées « poil roux » ne représente même que 40 % du coût de cette ardoise de première qualité. Cette différence de qualité se traduit aussi dans leur emploi : les « comptes de Macé Darne » pour la construction du château de Saumur révèlent l’achat en 1368 « d’adaise rousse » pour couvrir les maisons et le châtelet d’entrée du château tandis que la « clere adaise », dont le prix est 30 % plus élevé, est réservée aux deux tours neuves du logis. L’ardoise de meilleure qualité apparaît donc réservée aux édifices plus emblématiques ou pour le commerce à distance. En effet, l’ardoise de faible épaisseur est plus intéressante pour le commerce à grande distance car, à volume et à masse équivalents, le nombre d’ardoises est plus important et permet de couvrir une plus grande surface. Mais il reste à comparer nos résultats avec ceux de lieux de consommation éloignés de l’Anjou.

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Source: Open Edition Journals

Auteur: Jean-Yves Hunot

Images: Inconnu

 

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